Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement et nous expliquer votre parcours dans le domaine de la tabacologie et de la toxicologie ?
J’ai commencé à m’intéresser à la toxicologie pendant mes études de pharmacie. J’ai ensuite passé un certificat de toxicologie, puis j’ai obtenu un poste de maître de conférences à la faculté. C’est à ce moment-là que j’ai entamé mes études de médecine. J’ai ensuite passé un certificat de spécialisation en médecine légale et en toxicologie.
Je me suis toujours intéressé au tabac, que je considère comme le premier toxique au monde. Lorsque j’enseignais la toxicologie, j’étais surpris de constater que, dans de nombreux traités de toxicologie, on parlait évidemment de nombreux toxiques, mais très peu de la nicotine et du tabac. Cela m’avait beaucoup surpris compte tenu de leur importance.
En 1994, j’ai créé avec un confrère et avec l’appui des laboratoires Pierre Fabre, une association qui s’appelle Tabac & Liberté, dont je suis actuellement le président. À l’époque, nous avons fait le tour de France pour former les médecins généralistes au sevrage tabagique. Nous proposions deux jours de formation et cela fonctionnait très bien. C’est comme cela que nous avons constitué notre réseau.
Parmi les grands événements que j’ai vécus dans le domaine de la tabacologie, il y en a deux qui m’ont particulièrement marqué.
- J’ai d’abord été témoin de l’arrivée des substituts nicotiniques. Cela a représenté un grand pas en avant : nous avions enfin quelque chose à proposer aux fumeurs. Puis sont arrivés la varénicline et le bupropion, même si, pour moi, cela reste secondaire.
- Le deuxième grand événement a été la découverte de la cigarette électronique. J’étais à l’époque médecin du travail chez Air France et l’on savait que je m’intéressais particulièrement à la lutte contre le tabagisme. Un pilote m’avait rapporté un petit dispositif, une sorte de gadget, qui s’appelait Ruyan. C’était l’une des premières cigarettes électroniques, développée par Hon Lik.
Je l’ai étudiée et j’ai été stupéfait par ce dispositif. Il y avait la nicotine dont le fumeur avait besoin, mais il n’y avait pas de monoxyde de carbone produit par la combustion, ni les produits cancérogènes liés à cette combustion. Pour moi, cela a été une véritable révélation.
Nous écrivions à l’époque une lettre trimestrielle, appelée Tabac & Liberté, que nous envoyions à tous nos adhérents. En décembre 2006, dans le numéro 46, j’avais publié un article très favorable à la cigarette électronique.
À ce moment-là, cela n’a pas vraiment eu d’impact. Je pensais assister à une révolution, mais rien ne s’est produit immédiatement.
C’est seulement petit à petit que des fumeurs ont commencé à utiliser les cigarettes électroniques mises à leur disposition et qu’ils ont constaté que cela fonctionnait pour eux. Beaucoup avaient auparavant essayé différentes méthodes qui s’étaient soldées par des échecs. Avec la cigarette électronique, certains réussissaient à arrêter de fumer très rapidement.
Ce sont finalement les utilisateurs eux-mêmes qui ont véritablement lancé la cigarette électronique. Enthousiastes, ils en parlaient à leurs collègues, à leurs amis, à leur famille. Pour moi, ce sont eux qui ont été les véritables promoteurs de la cigarette électronique.
Par la suite, le phénomène est devenu un véritable raz-de-marée, avec néanmoins un aspect commercial qui, selon moi, a progressivement pris le dessus sur l’intérêt thérapeutique initial.
À l’occasion de la Journée mondiale du cœur, pouvez-vous nous rappeler pourquoi le tabagisme constitue un enjeu majeur pour la santé cardiovasculaire ?
Oui. Le tabagisme constitue un enjeu majeur pour la santé cardiovasculaire.
Le mécanisme est relativement simple. La combustion d’une cigarette est une combustion incomplète. Une combustion complète produit normalement du dioxyde de carbone, de la vapeur d’eau et de la chaleur. Dans le cas de la cigarette, la combustion incomplète produit également du monoxyde de carbone (CO), qui est toxique. Le problème vient notamment de notre hémoglobine. Son rôle est de transporter l’oxygène depuis les alvéoles pulmonaires, où elle se charge en oxygène, jusqu’aux différents organes auxquels elle le délivre. Or, lorsqu’il y a du monoxyde de carbone dans les alvéoles, l’hémoglobine présente une affinité beaucoup plus importante pour celui-ci que pour l’oxygène. Elle se fixe donc préférentiellement au monoxyde de carbone.
C’est un problème important puisque tous nos organes ont besoin d’oxygène pour fonctionner normalement.
Le fumeur ne meurt évidemment pas immédiatement d’une intoxication au monoxyde de carbone, car il n’y est pas exposé en permanence à des concentrations extrêmement élevées. Il y est notamment exposé lorsqu’il inhale la fumée de sa cigarette. Selon les situations et le niveau de consommation, la proportion de monoxyde de carbone dans le sang peut augmenter de manière significative.
Comme le disait le savant Orfila, c’est la dose qui fait le poison. Tout peut devenir toxique si l’on augmente suffisamment la dose.
Cette exposition entraîne notamment une mauvaise oxygénation des tissus et participe à l’atteinte des vaisseaux. Lorsque les artères qui apportent l’oxygène aux organes se détériorent ou se bouchent, des manifestations cliniques peuvent apparaître. Cela peut être un accident vasculaire cérébral, une artériopathie oblitérante des membres inférieurs ou encore un infarctus lorsqu’une artère coronaire est concernée.
Voilà, de manière simplifiée, l’un des mécanismes de la toxicité cardiovasculaire de la cigarette fumée.
Ce phénomène lié au monoxyde de carbone ne se produit pas avec la cigarette électronique puisqu’il n’y a pas de combustion du tabac. En médecine, beaucoup de choses peuvent s’expliquer par les mécanismes physiologiques. Concernant le tabac, cela fait suffisamment longtemps que nous l’étudions pour connaître une grande partie de ces mécanismes et savoir sur quels leviers agir.
Quel regard portez-vous sur la situation actuelle du tabagisme en France ? Et sur la prévention du risque cardiovasculaire lié au tabagisme ?
Le regard que je porte sur le tabagisme en France est assez simple : lorsque je marche dans la rue, je regarde autour de moi et je vois toujours beaucoup de personnes qui fument. Peut-être suis-je davantage attentif à elles en raison de mon métier, mais personnellement, je n’ai pas l’impression que la présence des fumeurs ait énormément diminué. J’ai le sentiment que le tabagisme reste très présent.
Les données officielles peuvent donner une vision différente, mais dans la rue, je continue à voir beaucoup de personnes fumer.
En revanche, chez les jeunes, je constate tout de même qu’ils sont moins nombreux à fumer des cigarettes. Je vois également beaucoup de personnes vapoter, et certaines études vont dans ce sens.
Mais je reste frappé par le nombre de fumeurs et également par le développement de la vente de cigarettes à la sauvette.
Nous avons récemment réalisé une opération à Marseille autour du sevrage tabagique pour la mutuelle de la SNCF. En me promenant dans les rues, j’ai été surpris par le nombre de jeunes qui abordaient les passants en répétant « Marlboro, Boro.. ». Ils ouvraient ensuite leur blouson pour proposer des paquets de cigarettes.
Évidemment, ces cigarettes vendues dans la rue ne figurent pas nécessairement dans les statistiques officielles de vente. Mais les gens fument toujours, et c’est ce que je constate sur le terrain.
Et pensez-vous que, face à cette situation, la France prend suffisamment de précautions en matière de prévention des risques liés au tabagisme ?
À partir du moment où je considère que le tabagisme reste important en France, j’estime que nous ne faisons pas suffisamment ce qu’il faut.
Pour moi, la prévention du risque cardiovasculaire est pour moi un échec.
Prenons également l’exemple du diabète, qui constitue un facteur majeur de maladies cardiovasculaires. Le diabète abîme l’ensemble du réseau artériel : les artères de l’œil, celles des jambes, les artères coronaires…une personne diabétique peut développer des complications très importantes, notamment une atteinte de la vision ou une artériopathie oblitérante des membres inférieurs pouvant aller jusqu’à l’amputation.
Lorsque je constate le nombre de personnes diabétiques et le nombre de fumeurs, je me dis que, si des actions sont menées, elles ne sont pas encore suffisamment efficaces.
Lorsqu’un fumeur remplace complètement la cigarette par un produit sans combustion, que sait-on aujourd’hui de l’évolution de son risque cardiovasculaire ?
Une diminution du risque me paraît vraisemblable, notamment parce que l’on supprime l’exposition au monoxyde de carbone provenant de la combustion.
Le monoxyde de carbone est particulièrement problématique parce que l’hémoglobine le fixe préférentiellement. Normalement, les échanges gazeux se font très rapidement : au niveau des poumons, le globule rouge libère le CO₂ et se charge en oxygène ; lorsqu’il atteint les organes, il délivre cet oxygène et récupère le CO₂.
En revanche, lorsqu’il a fixé du monoxyde de carbone, celui-ci reste fortement lié à l’hémoglobine.
Donc il peut être préférable de passer à la cigarette électronique dans l’objectif d’avoir un risque moins élevé ?
Oui, bien sûr. L’essentiel est surtout de ne pas respirer de fumée issue d’une combustion incomplète.
Cela vaut pour la fumée de tabac, mais aussi, par exemple, pour les émissions d’un appareil de chauffage mal réglé.
Dans le cas d’un appareil de chauffage défectueux à domicile, le danger peut être particulièrement important car, à chaque inspiration, la personne inhale du monoxyde de carbone. À forte concentration, cela peut provoquer une intoxication extrêmement grave, voire mortelle.
C’est également pour cette raison que les pompiers utilisent des détecteurs de monoxyde de carbone lorsqu’ils interviennent dans certains environnements : ils doivent pouvoir identifier immédiatement une atmosphère dangereuse.
Pensez-vous que certaines décisions politiques peuvent involontairement décourager des fumeurs de se tourner vers des produits moins nocifs ?
Ils les informent, mais il faut garder en tête qu’un fumeur est dépendant à la cigarette. Il souffre d’une addiction et il peut parfois être très difficile de l’accompagner vers le sevrage. C’est quelque chose de complexe.
En France, il existe de nombreuses politiques antitabac. Est-ce qu’il ne faudrait pas davantage orienter les personnes qui n’arrivent pas à arrêter vers des alternatives potentiellement moins nocives ?
Absolument.
Regardez la perception de la nicotine. Lorsque l’on interroge les gens, beaucoup pensent que la nicotine est responsable de l’essentiel de la toxicité de la cigarette. Certains pensent également que la cigarette électronique est aussi dangereuse, voire plus dangereuse que la cigarette traditionnelle.
Pour moi, il existe une véritable désinformation autour de la cigarette électronique et je pense que les cigarettiers y sont pour quelque chose.
On a par exemple parlé d’accidents liés à des cigarettes électroniques qui avaient explosé. Mais dans ces situations, c’est généralement la batterie qui explose : ce n’est pas le principe même de la cigarette électronique qui est en cause.
Il y a également eu, aux États-Unis, des accidents pulmonaires graves et des décès associés à l’utilisation de produits contenant notamment du THC et de l’acétate de vitamine E dans certains dispositifs. Ces substances peuvent provoquer des lésions pulmonaires très graves. Pour moi, il s’agit là d’un mauvais usage du dispositif et non du fonctionnement normal d’une cigarette électronique classique.





