Dans cette interview, nous échangeons avec le Dr Hervé Tarragano, chirurgien-dentiste et maître de conférences, expert en tabacologie et chirurgie implantaire. Il nous partage son expertise sur l’impact du tabac sur la santé bucco-dentaire et les stratégies de sevrage pour améliorer la santé publique.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis le Dr Hervé Tarragano, chirurgien-dentiste spécialisé en tabacologie et chirurgie implantaire. Maître de conférences à l’Université Paris Denis-Diderot, j’ai obtenu un diplôme universitaire en tabacologie pour mieux comprendre et traiter les effets du tabac sur la santé bucco-dentaire. Je suis également expert près la Cour d’Appel de Paris. Mon parcours m’a conduit à développer des approches innovantes pour aider les patients à arrêter de fumer tout en préservant leur santé bucco-dentaire. Je suis également le fondateur de l’École d’Implantologie de Paris et de l’iBone® Academy, où je forme des praticiens sur l’impact du tabac et la chirurgie dentaire.
Quels sont les effets les plus alarmants des impacts du tabac sur la santé buccodentaire selon votre expérience ?
Pour répondre à cette question, il faut comprendre les effets du tabac sur la cavité buccale, liés à la vasoconstriction périphérique des vaisseaux terminaux due à la nicotine et à l’absence d’hygiène. Cette vasoconstriction masque l’inflammation, ce qui empêche la défense naturelle de la dent ou de la gencive et retarde la détection des pathologies, rendant les maladies parodontales plus avancées. Le tabac aggravera également les pertes osseuses et les inflammations gingivales.
Un autre facteur important est le lien entre le tabac et les lésions tumorales ou précancéreuses dans la cavité buccale, particulièrement amplifié par l’association avec l’alcool. Cette combinaison constitue un facteur de risque majeur, aggravant les pathologies gingivales, osseuses et cancéreuses. En résumé, le tabac masque l’inflammation et aggrave les risques de maladies parodontales et de lésions cancéreuses.
Pourquoi, selon vous, le tabac est-il un problème majeur de santé publique ?
L’usage du tabac est quelque chose de très compliqué parce que, malgré la volonté qu’un patient fumeur a de vouloir arrêter, il va quand même continuer. C’est ce qui définit, entre guillemets, une drogue, dure ou douce. C’est qu’on n’arrive pas à arrêter.
Donc, c’est le premier problème, et ça devient un problème de santé publique à partir du moment où il y a des effets délétères de la santé qui vont avoir un coût pour la santé publique. Donc, c’est pour ça que le problème du tabac est un problème de santé publique.
Que pensez-vous du rôle de la nicotine dans les démarches de réduction des risques ?
La nicotine est l’élément qui rend dépendant à l’usage du tabac. Il y a une double dépendance : une dépendance liée à la gestuelle de fumer et une dépendance à la nicotine.
Dans une cigarette, il y a des benzopyrènes, des hydrocarbures, et du goudron, responsables de nombreux cancers. Mais la nicotine, elle, rend dépendant à la cigarette ou à l’usage du tabac. Pour aider quelqu’un à arrêter de fumer, on utilise une dose dégressive de nicotine. Les substituts nicotiniques permettront d’arrêter l’usage du tabac, et la dépendance comportementale ou gestuelle sera traitée séparément.
La régulation de la nicotine pourrait-elle jouer un rôle dans la réduction des impacts du tabac sur la santé bucco-dentaire ?
Tous les substituts nicotiniques, que ce soit les gommes, les patchs, les comprimés, ou même les cigarettes électroniques (les puffs), avec des doses dégressives de nicotine, vont permettre d’utiliser non pas une cigarette, mais un substitut sans les goudrons, les benzopyrènes, et les nitrosamines, qui sont mauvais. Ainsi, on garde cette gestuelle, par exemple avec la cigarette électronique, mais avec des doses dégressives, jusqu’à l’arrêt. C’est l’idée.
Pour le patch nicotinique, on va simplement traiter la pharmacodépendance, la nicotine, et le patient va passer de dose en dose dégressive. Pour la gomme nicotinique, c’est pareil. Il existe aussi des inhalateurs, etc. Il y a plein de substituts. Tout ça, c’est sur le papier. Bien sûr, c’est facile à expliquer, mais c’est difficile d’arrêter de fumer.
Pourquoi c’est difficile ? Parce que la meilleure façon d’arrêter de fumer, c’est d’apprendre à arrêter la cigarette, comme on a appris à fumer. Les substituts nicotiniques qu’on connaît aujourd’hui tendent à faire arrêter le patient de la dépendance à la nicotine en utilisant des doses dégressives. En ce qui concerne la dépendance gestuelle, on a la cigarette électronique qui, en même temps, traite la dépendance à la nicotine. Aujourd’hui, on a aussi le puff, qui n’utilise pas de nicotine et se concentre simplement sur la gestuelle. Mais il ne faut pas que le puff développe l’envie de fumer. Cela fait débat.
À côté de ça, il y a quelques années, sont apparus des petits sacs remplis de nicotine qu’on place dans la cavité buccale, sous la langue. La salive se mélange avec la poudre et libère un liquide, qui est la salive mélangée à la nicotine, qui va directement dans le plancher buccal et administrer la nicotine dont le patient a besoin.
Est-ce une bonne chose ou non ?
Alors, nous, au niveau chirurgien dentiste, ou en tout cas, thérapeute de la cavité buccale, je peux vous dire que tout ce qui passe dans la cavité buccale qui va stagner va entraîner des lésions délétères au niveau du parodonte, extrêmement importantes, surtout en usage chronique.
Maintenant, la régulation de la nicotine, alors j’ai envie de dire la régulation des doses dégressives de nicotine en substitut nicotinique pour arrêter le tabac, bien sûr, c’est une bonne politique.
Est-ce qu’il faut emprunter un remboursement de ces substituts nicotiniques, etc.? Je ne pense pas. Mais c’est un autre débat.
Aujourd’hui, pour conclure, la meilleure façon d’arrêter de fumer, c’est apprendre à arrêter quel que soit le substitut. Il y a une personne, je ne connais plus son nom, qui disait que la meilleure façon d’arrêter de fumer, c’est de mener une thérapeutique qui nous permettra d’arrêter la cigarette. Mais quelle est la bonne thérapeutique? La bonne thérapeutique, c’est celle où le patient est confiant de sa thérapeutique. Ça peut être l’hypnose, ça peut être l’auriculothérapie, ça peut être les patchs nicotiniques, ça peut être une motivation extérieure qui va lui permettre de croire en son projet.





