Découvrez comment ce professeur de pharmacologie et de toxicologie déconstruit les dogmes pour replacer la science au cœur du débat sur la nicotine.
Le Dr. Bernd Mayer, directeur du département de pharmacologie et de toxicologie de l’Université de Graz (Autriche), revient sur son parcours et sur une découverte majeure : l’erreur historique concernant la dose létale de la nicotine. Il analyse également le virage idéologique de la santé publique qui, selon lui, a déplacé par erreur son combat du tabagisme vers la nicotine elle-même.
Pouvez-vous commencer par vous présenter et nous parler de votre parcours en tant que toxicologue et pharmacologue ?
Dr. Bernd Mayer : J’ai étudié la chimie et la physique à l’Université de Graz, avant d’obtenir un doctorat en biochimie. Mon parcours m’a conduit à la direction du département de pharmacologie et de toxicologie en 1999. Mes recherches ont longtemps porté sur la pharmacologie cardiovasculaire et la signalisation cellulaire, avec plus de 300 articles publiés.
En 2006, j’ai découvert la cigarette électronique. J’ai immédiatement perçu son potentiel comme alternative à risque réduit. L’un de mes travaux les plus marquants dans ce domaine concerne la dose létale de la nicotine. Pendant des décennies, les manuels citaient une dose de 60 mg comme mortelle pour un adulte. En remontant à la source, j’ai découvert que cette valeur reposait sur une estimation discutable de 1905, jamais remise en cause. En réévaluant les cas d’intoxications réelles, j’ai démontré que la dose létale se situe plutôt entre 500 et 1 000 mg. Cette révision a depuis été intégrée au règlement européen 2018/1480. Mon objectif a toujours été de sortir des mythes pour revenir aux faits.
Vos recherches montrent que la nicotine est souvent présentée de manière négative. Pourquoi selon vous ? Et comment y remédier ?
Dr. Bernd Mayer : Nous savons depuis plus de cinquante ans que les maladies liées au tabagisme ne sont pas causées par la nicotine, mais par les substances toxiques produites par la combustion. C’est d’ailleurs pourquoi les patchs et gommes sont recommandés mondialement comme outils de sevrage.
Pourtant, dès que la nicotine est délivrée via la vape ou les sachets de nicotine, elle change de statut dans le discours public : elle devient une « neurotoxine » condamnée. Ce manque de cohérence s’explique par un déplacement de l’attention : on ne combat plus le tabagisme, mais la nicotine.
Les raisons sont multiples : des intérêts financiers (industries pharmaceutiques, recettes fiscales des États) mais aussi idéologiques. Certains experts voient d’un mauvais œil des solutions issues des consommateurs eux-mêmes, qui fonctionnent sans médiation institutionnelle. Pour remédier à cela, il n’y a pas de solution miracle : il faut continuer de fournir une information rigoureuse aux médecins et décideurs. La réduction des risques a mis du temps à être acceptée pour le VIH ou les drogues ; il en sera de même pour la nicotine.
En Autriche ou plus largement en Europe, comment les autorités sanitaires considèrent-elles ces alternatives ?
Dr. Bernd Mayer : Malheureusement, au vu des publications récentes de la Commission Européenne, la prochaine révision de la directive (TPD) pourrait compliquer la mise en œuvre des stratégies de réduction des risques.
On observe des initiatives inquiétantes de certains États membres visant à interdire les sachets de nicotine ou à restreindre les arômes. Ces mesures risquent de limiter l’accès à des alternatives cruciales pour les fumeurs. Il reste néanmoins permis d’espérer que des décisions fondées sur les preuves scientifiques et guidées par la santé publique finiront par prévaloir sur la prohibition.
Ce qu’il faut retenir :
Le Dr. Mayer pointe ici un paradoxe majeur : la nicotine est une alliée thérapeutique dans un patch, mais devient un « ennemi » dans un sachet de nicotine. Ce traitement différencié ne repose pas sur la toxicité du produit, mais sur une perception culturelle et politique que la science commence enfin à corriger.





