Découvrez avec nous ses réflexions sur la place de la nicotine dans la santé publique, son rôle dans la réduction des risques liés au tabac et l’impact des alternatives comme les e-cigarettes.
Dans cette interview, la Dre Arielle Selya, chercheuse et conseillère scientifique, partage ses perspectives sur la place de la nicotine dans la santé publique, les alternatives au tabac et les recommandations scientifiques. Actuellement employée par Pinney Associates, Inc., une société qui conseille Juul Labs sur les produits de vapotage nicotinés dans le cadre de la réduction des risques liés au tabac, elle intervient également en tant que conseillère scientifique pour le Global Forum on Nicotine (GFN).
Son parcours atypique, alliant physique, neurosciences cognitives et recherche comportementale, l’a amenée à s’intéresser au tabagisme adolescent et à la dépendance à la nicotine. Après avoir remis en question l’hypothèse largement répandue de la « porte d’entrée » des cigarettes électroniques, elle a pu démontrer, à travers ses recherches, que ces produits pouvaient au contraire jouer un rôle de prévention contre le tabagisme. Forte de cette expérience et des défis rencontrés dans le milieu académique, notamment en raison de ses positions sur les e-cigarettes, elle a finalement rejoint Pinney Associates, où elle peut désormais œuvrer davantage pour la santé publique, tout en conseillant l’industrie sur des pratiques fondées sur les données scientifiques.
Pourriez-vous commencer par vous présenter et nous parler de votre parcours ?
Après avoir obtenu une licence en physique puis un doctorat en neurosciences cognitives, j’ai réalisé un postdoctorat au cours duquel j’ai commencé ma trajectoire de recherche sur le tabagisme adolescent et la dépendance à la nicotine. Je publiais sur la manière dont ces processus se développent et sur leurs facteurs de risque. Vers 2014, lorsque j’ai commencé mon premier poste de professeure assistante, les cigarettes électroniques sont devenues le nouveau sujet central de recherche. J’avais initialement adhéré au discours dominant de la santé publique, qui présentait les e-cigarettes comme nocives, jusqu’à ce que mes propres travaux me fassent changer d’avis et me convainquent qu’elles réduisaient globalement les risques.
Je pensais que mes articles susciteraient de l’intérêt dans le milieu académique, et j’ai tenté de collaborer avec des chercheurs ayant d’autres points de vue. Mais rien ne s’est concrétisé, et j’ai simplement eu le sentiment que mes travaux étaient ignorés par mes collègues universitaires. J’ai également eu des difficultés à obtenir les financements valorisés par mes institutions, en partie en raison de mes positions sur les e-cigarettes. Après dix années dans le milieu académique, j’ai finalement accepté l’opportunité de rejoindre Pinney Associates. Comme la société conseille Juul, j’étais au départ très hésitante, car je savais que cela était considéré comme « toxique » dans la communauté scientifique. Finalement, j’ai compris que je n’avais pas grand-chose à perdre et que je pouvais faire davantage pour la santé publique en travaillant dans le conseil auprès de l’industrie. Cela fait maintenant cinq ans, et ce rôle me correspond beaucoup mieux.
Quel rôle la nicotine peut-elle jouer dans le sevrage ?
Michael Russell disait : « Les gens fument pour la nicotine mais meurent du goudron ».
Les produits nicotinés à moindre risque, lorsqu’ils sont satisfaisants, peuvent remplacer plus efficacement les cigarettes que les méthodes traditionnelles.
Les e-cigarettes sont plus efficaces que les substituts nicotiniques, comme l’indique la dernière revue Cochrane. Et une étude récente montre que la grande majorité des adultes américains ayant arrêté récemment l’ont fait en utilisant une autre forme de nicotine.
Comment mieux communiquer sur la distinction entre nicotine et tabagisme ?
Les idées fausses sur la nicotine et le continuum des risques sont extrêmement répandues. Les autorités sanitaires doivent clarifier ce point. Le Royaume-Uni donne un excellent exemple. Certains chercheurs commencent aussi à identifier des messages efficaces pour corriger ces idées reçues (Villanti et al. 2025).
Quelles preuves montrent que les alternatives nicotinées réduisent les risques à l’échelle populationnelle ?
Les preuves sont solides.
Les e-cigarettes sont à la fois très efficaces et très utilisées, ce qui leur donne un impact massif. Au Royaume-Uni, l’impact calculé des e-cigarettes est de 38,2, quand les autres méthodes tournent autour de 2.
Au Japon, les produits du tabac chauffé ont fait baisser les ventes de cigarettes ; en Norvège et en Suède, le snus et les sachets de nicotine ont remplacé le tabac fumé.
Vous aviez initialement l’intention de tester l’hypothèse de la “porte d’entrée” – selon laquelle le vapotage conduit au tabagisme – mais vous avez fini par la réfuter. Pouvez-vous nous expliquer ce tournant scientifique ?
En effet. Quand j’étais jeune professeure, vers 2014, je n’avais entendu qu’un seul récit sur les e-cigarettes : qu’elles étaient dangereuses, qu’elles attiraient les jeunes et qu’elles servaient de porte d’entrée vers la cigarette. Je n’avais jamais entendu d’autres perspectives, donc je n’avais aucune raison d’en douter.
Les universitaires sont sous pression constante pour publier, et j’ai imaginé un article soutenant l’hypothèse de la porte d’entrée qui pourrait avoir une forte portée. La littérature postulait que cette porte d’entrée pouvait s’expliquer par la dépendance à la nicotine : les adolescents utilisant des e-cigarettes deviendraient dépendants, ce qui les pousserait ensuite à fumer. Mais cela n’avait jamais réellement été testé. Je pensais pouvoir être la première à le démontrer.
Ce fut un article important — mais pas dans le sens que je prévoyais. À ma grande surprise, je n’ai trouvé aucune preuve que les e-cigarettes augmentaient la dépendance ou la fréquence de tabagisme. Mes résultats allaient dans le sens inverse : c’est le tabagisme qui prédisaient ensuite la dépendance, le tabagisme ultérieur et le vapotage, pas l’utilisation d’e-cigarettes.
Cet échec à confirmer mon hypothèse a bouleversé ma vision et m’a poussée à remettre en question l’idée même de porte d’entrée. J’ai ensuite conçu d’autres études pour tester cette hypothèse contre d’autres explications. Celle qui m’a définitivement convaincue fut l’analyse des tendances de tabagisme dans la population : si l’hypothèse de la porte d’entrée était vraie, on devrait voir davantage d’adolescents fumer lorsque l’usage des e-cigarettes augmente. Or c’est l’inverse : la prévalence du tabagisme, déjà en baisse, a chuté encore plus nettement après l’arrivée des e-cigarettes. L’hypothèse inverse — que les e-cigarettes détournent les jeunes du tabagisme — correspond bien mieux aux données.
À quoi ressemblerait une bonne politique publique sur la nicotine ?
Une réglementation proportionnée au risque.
Les données montrent clairement que cigarettes et e-cigarettes sont des produits substituables. Les politiques devraient donc encourager les transitions vers des produits moins risqués. Malheureusement, beaucoup de pays taxent davantage les produits moins risqués ou les rendent moins accessibles, ce qui maintient les gens dans le tabagisme.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux professionnels de santé et aux fumeurs ?
Diversifiez vos sources d’information. Si vous ne voyez qu’un seul point de vue, recherchez les travaux qui disent l’inverse. Parlez aux consommateurs de produits nicotinés à moindre risque. Tentez de réconcilier les perspectives.
Quelques questions utiles à se poser :
- Le risque présenté est-il absolu ou relatif aux cigarettes ?
- L’étude conclut-elle à une causalité — et cela est-il justifié ?
- D’autres explications seraient-elles possibles ?
- Les résultats peuvent-ils être influencés par les effets persistants du tabagisme ?
- Les recommandations politiques prennent-elles en compte les effets indirects potentiellement néfastes ?





