Réduction des risques et justice sociale, pourquoi l’accès aux alternatives nicotinées peut réduire les inégalités et pourquoi une taxation mal pensée peut les aggraver?

En France, le tabagisme est corrélé au niveau social et est associé à d’importantes inégalités de santé. Le pourcentage de fumeurs est plus important dans les populations les plus défavorisées. En effet, la prévalence du tabagisme dans les populations ouvrières ou de chômeurs est entre 28 et 40% selon les études alors qu’elle est autour de 17% environ dans le reste de la population.

Les publics les plus exposés au tabac cumulent souvent contraintes économiques, stress, conditions de travail pénibles, isolement, et moindre accès à un accompagnement médical . Dans ce contexte, la réduction des risques (RdR) devient une question de justice sociale, car elle peut offrir une sortie réaliste de la combustion, la partie la plus nocive du tabac  pour ceux qui n’arrivent pas à arrêter d’emblée et qui sont souvent les plus défavorisés socialement.

Le rapport Anses fournit des éléments concrets pour comprendre pourquoi le prix et la fiscalité sont des leviers décisifs et pourquoi une taxation indifférenciée de tous les produits nicotinés peut, selon la façon dont elle est conçue, renforcer les inégalités sociales.

Justice sociale, la réduction des risques vise d’abord ceux qui restent captifs de la cigarette.

La santé publique fait face à un problème simple, même avec des politiques efficaces, une partie des fumeurs continue. Et ce reste est rarement réparti au hasard, ce sont souvent les personnes les plus contraintes socialement qui restent le plus exposées au risque maximal, c’est-à-dire la cigarette combustible.

L’Anses rappelle que le vapotage est très majoritairement un usage de fumeurs ou anciens fumeurs (en France, 98 % des vapoteurs adultes sont fumeurs ou anciens fumeurs selon les données discutées), ce qui suggère que l’alternative est souvent mobilisée dans une trajectoire de substitution.

Dans ses enquêtes, la substitution au tabac fumé reste d’ailleurs la motivation principale (48 % des vapoteurs), et le prix du tabac arrive juste après (35 %).

Autrement dit, pour beaucoup, le passage à une alternative n’est pas une fantaisie, c’est un arbitrage de survie sanitaire et budgétaire.

Le prix, un déterminant social majeur, ce que montre l’Anses.

Le rapport Anses consacre un passage explicite au facteur prix. Il rappelle qu’en France un paquet de 20 cigarettes avoisine désormais les 13 euros après hausses successives de taxes, alors qu’un flacon de 10 mL d’e-liquide nicotiné est autour de 5 à 6 euros, avec une consommation médiane de 2 mL/jour, le flacon peut durer jusqu’à 5 jours, générant une économie substantielle.

Le rapport explique aussi pourquoi cet écart existe :

  • Les produits de vapotage ont longtemps échappé aux fiscalités élevées du tabac.
  • Il n’existe pas à la date du rapport de taxe spécifique sur les e-liquides comparable aux taxes d’accises (impôt indirect sur la consommation) des cigarettes.
  • Les gouvernements ont pu hésiter à taxer fortement pour ne pas freiner le sevrage tabagique.

L’Anses souligne que le faible coût de la vape a été un facteur d’adoption notamment chez les publics sensibles au prix, donc cela place la question  du prix et de la taxation au cœur des régulations. Or, en santé publique, les individus  sensibles aux variations de prix sont très souvent corrélés aux ménages à budget contraint, quand le revenu est bas, chaque euro compte, et le prix devient un déterminant de comportement.

Pourquoi une taxe sur les produits nicotinés peut renforcer l’inégalité sociale

Une taxe sur les produits nicotinés pèserait proportionnellement plus lourd dans le budget des ménages les plus modestes. Concernant le tabac, cette hausse du prix pourrait à priori être bénéfique s’ il entraînait un arrêt.  Malheureusement, il est prouvé que l’arrêt du tabac est plus difficile dans les publics précaires. Donc cela renforcerait inévitablement les inégalités économiques et sanitaires.

Le rapport Anses montre que des taxes sur les e-liquides réduisent ou annulent l’écart de prix avec la cigarette, elles peuvent modifier la balance économique entre fumer et vapoter.

Le risque social est alors double :

  • Freiner le basculement vers une alternative potentiellement moins nocive si l’alternative devient presque aussi chère que la cigarette, le gain économique qui motive une partie des transitions disparaît. Or l’Anses montre que l’économie est explicitement mobilisée dans les motivations d’usage (prix du tabac cité par 35 %).
  • Enfermer les plus modestes dans le produit le plus dangereux. Lorsque les budgets sont serrés, les hausses de prix peuvent conduire à des arbitrages défensifs, diminuer d’autres dépenses, retarder l’arrêt, ou rechercher des produits moins chers. Si l’alternative est fiscalement rattrapée par la cigarette, la capacité à sortir de la combustion peut devenir un privilège.


Le point de justice sociale, ici, est simple, taxer pareil des produits à risques différents revient à effacer le signal qui peut aider un fumeur à quitter le produit le plus nocif.

Conclusion

La réduction des risques n’est pas seulement une stratégie sanitaire, c’est un outil de justice sociale quand elle permet aux fumeurs les plus exposés (souvent ceux qui ont le moins de marges) d’accéder à une alternative moins coûteuse et potentiellement moins dangereuse que la cigarette combustible. Le rapport Anses montre que le prix est un moteur majeur d’adoption et que la question de la taxation peut, si elle annule l’écart de prix, modifier profondément les comportements, en particulier chez les publics sensibles au prix.

Taxer sans distinguer les publics et les usages peut produire un effet social pervers : rendre plus difficile, pour les plus modestes, la sortie du produit le plus nocif et donc creuser les inégalités de santé.

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