Explorer la réduction des risques liés au tabac au Cameroun : une conversation avec Dr Marileine Kemme Kemme

Découvrez notre discussion avec le Dr Marileine Kemme Kemme, médecin camerounaise passionnée et engagée, spécialisée en addictologie. Elle dirige actuellement le Centre de Prise en Charge des Addictions (Centre La Vie) à Yaoundé, où elle coordonne les soins, la sensibilisation communautaire et la recherche appliquée sur les dépendances et les troubles de la santé mentale.

Vous dirigez aujourd’hui le Centre de Prise en Charge des Addictions à Yaoundé, au Cameroun : que constatez-vous concrètement sur le terrain ?

Ce que nous observons au quotidien, c’est une réelle évolution du profil des patients que nous recevons. La population jeune est de plus en plus touchée, notamment les adolescents, et souvent dès l’âge de 13 ou 14 ans.

Nous avons remarqué que ces jeunes arrivent déjà avec une dépendance bien installée au tabac, mais aussi à d’autres substances psychoactives. Le tabac est généralement la première porte d’entrée dans l’addiction, souvent banalisée. 

Ce qui frappe, c’est l’association très rapide entre le tabac et le cannabis. À cela s’ajoutent parfois d’autres drogues, comme la cocaïne ou le tramadol. Ce phénomène touche à la fois les garçons et les filles, avec une prévalence croissante chez ces dernières. C’est un signal d’alarme qui doit nous pousser à agir urgemment sur le terrain de la prévention. 

Au Cameroun, le tabac entraîne-t-il d’autres addictions ?

Oui, absolument. Le tabac est souvent la première substance expérimentée par les jeunes, mais très vite, il s’accompagne d’autres consommations.

Comme je le disais, le cannabis arrive très rapidement derrière, et c’est presque systématique dans certains quartiers ou milieux sociaux. Mais ce n’est pas tout : nous voyons aussi des cas de dépendance à l’alcool, au tramadol – qui est très accessible ici – et à des drogues plus dures comme la cocaïne. Il y a une dynamique de polyconsommation, et ce que nous constatons, c’est que le tabac agit comme un déclencheur ou un facilitateur. D’où l’importance d’agir très tôt, dès les premiers signes de consommation, pour éviter que le jeune ne glisse vers des substances plus dures.

Comment le Cameroun se situe-t-il par rapport aux autres pays africains sur ces sujets ?

Le Cameroun reste très en retard en matière de lutte contre le tabagisme et les addictions en général.

Contrairement à certains pays qui ont mis en place de vraies politiques publiques, structurées et budgétisées, nous manquons ici d’un engagement fort de l’État. Il y a bien quelques actions menées par le ministère de la Santé ou des ONG locales, mais elles sont trop ponctuelles et manquent de coordination. 

Par ailleurs, la législation est encore très permissive sur certains points : la vente de cigarettes est peu réglementée, les produits du tabac sont accessibles aux mineurs, et il y a très peu de contrôles. Les campagnes de prévention existent, mais elles ne sont pas suffisamment visibles ni adaptées aux réalités locales. C’est un vrai frein à la réduction des risques.

Les alternatives nicotiniques comme la cigarette électronique restent peu accessibles au Cameroun, sauf pour les classes aisées. Pourtant, vous considérez que c’est une voie d’avenir. Quelles autres innovations ou leviers voyez-vous émerger ?

Effectivement, les alternatives comme la cigarette électronique sont aujourd’hui très peu démocratisées au Cameroun. Elles restent réservées à une minorité urbaine, informée et relativement aisée. Pourtant, ce sont des outils intéressants pour accompagner le sevrage tabagique. Il faut donc travailler à leur accessibilité, mais surtout à leur acceptabilité : beaucoup de personnes, y compris dans le corps médical, méconnaissent ces produits ou les perçoivent de manière négative. Il y a donc un gros travail d’information et de formation à mener.

Par ailleurs, je crois beaucoup au rôle que peuvent jouer les médias, les influenceurs locaux, et les plateformes digitales pour toucher les jeunes. Il faut adapter les messages aux réalités culturelles, sociales, et linguistiques du pays. Enfin, le levier le plus important reste, selon moi, la formation des professionnels de santé et des éducateurs. Ce sont eux qui peuvent, sur le terrain, détecter les signaux faibles et orienter vers une prise en charge adaptée. Malheureusement, ils sont encore trop peu formés à la réduction des risques.

Selon vous, quelles seraient les pistes concrètes pour permettre une véritable réduction des risques liés au tabac au Cameroun ?

La première chose, c’est d’avoir une volonté politique claire. Sans cela, nous resterons dans des actions isolées et peu efficaces. Il faut que l’État s’engage à structurer une véritable stratégie nationale de lutte contre le tabagisme, avec des moyens financiers, humains et logistiques. Ensuite, il faut renforcer la prévention en milieu scolaire. Trop peu de jeunes sont sensibilisés aux dangers du tabac, et encore moins aux stratégies de réduction des risques.

Il faut aussi faciliter l’accès aux alternatives nicotiniques, en s’appuyant sur une réglementation claire, mais non punitive. Et surtout, il faut former les acteurs de terrain : médecins, pharmaciens, psychologues, éducateurs, travailleurs sociaux. La réduction des risques doit être comprise comme une approche complémentaire, pas comme une opposition à l’abstinence. Enfin, le rôle des associations, des parents et de la société civile est essentiel. La lutte contre le tabac et les addictions doit être l’affaire de tous.

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